Agriculture

Observations
Jocelyne et Didier Peybernes Montoliou, maraîchers retraités, Clelles
« On n’a pratiquement jamais utilisé de serres. On avait seulement une serre de semis en bois bien solide pour éviter une angoisse perpétuelle avec la neige bien lourde alors que maintenant, les jeunes maraichers qui s’installent dans le Trièves ont tous des serres. […] Ils ont beau avoir des serres renforcées, s’ils avaient eu la neige qu’on avait à ce moment-là, elles n’auraient pas tenu. Il pouvait tomber 30cm fin-mai. […] Maintenant, les maraîchers ont plutôt l’angoisse du vent. Il a déjà aplati des serres dans le Trièves. Si on avait travaillé encore 10-15 ans on aurait dû évoluer. »
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Rencontrés le 17/06/2022
Jocelyne et Didier Montoliou Peybernes sont arrivés dans le Trièves en 1979. Ils habitent à Clelles et ont été maraîchers pendant 40 ans. Ils ont arrêté leur activité en 2019.
L’hiver
« C’est l’hiver qu’on ressent le plus les évolutions du climat. C’est seulement récemment qu’il y a des étés plus chauds. Quand on est arrivés dans le Trièves, l’hiver durait plus longtemps et surtout il était plus stable. Il faisait -8°C, -10°C dès novembre et jusqu’en mars. Parfois, en février, on pouvait avoir jusqu’à -20°C. Il y avait un à deux mois de vraie neige qui ne partait pas. Maintenant, c’est beaucoup plus variable. L’accélération s’est plutôt faite dans les dernières années parce que nos enfants ont connu cette neige. Avant, les pistes de ski de fond de Chichilianne partaient du village : le foyer était derrière l’église. Aujourd’hui il y a beaucoup de vent. Il n’y en avait absolument pas avant de novembre à mars. Il y avait des températures basses en hiver mais avec de grands ciels bleus. C’est plus perturbé aujourd’hui : beaucoup plus pluvieux, nuageux, gris… Ces changements n’ont pas vraiment affecté notre activité de maraîchage car l’hiver on se reposait. En habitant le Trièves, ça nous a même arrangé en rallongeant la saison de maraîchage. Nos meilleures saisons ont été les années les plus chaudes. »Le gel
« Avant l’histoire des « Saints de Glace » ce n’était pas une blague. Vers le 15-20 mai, on pouvait vraiment avoir des gelées. Aujourd’hui c’est beaucoup moins angoissant. »Les serres
« Nos pratiques de maraîchage n’ont pas été modifiées à cause du changement climatique contrairement à celles des nouveaux maraîchers. On n’a pratiquement jamais utilisé de serres. On avait seulement une serre de semis en bois bien solide pour éviter une angoisse perpétuelle avec la neige bien lourde alors que maintenant, les jeunes maraîchers qui s’installent dans le Trièves ont tous des serres. On pouvait avoir une neige de printemps qui écrase tout au mois de mai par exemple. Ils ont beau avoir des serres renforcées, s’ils avaient eu la neige qu’on avait à ce moment-là, elles n’auraient pas tenu. Il pouvait tomber 30cm fin-mai. On ne devait pas oublier de se lever la nuit pour décharger. Maintenant, les maraîchers ont plutôt l’angoisse du vent. Il a déjà aplati des serres dans le Trièves. Si on avait travaillé encore 10-15 ans, on aurait sûrement dû évoluer dans nos pratiques. »« Le maraîchage biologique aujourd’hui c’est bien mais utilise généralement beaucoup de plastique donc ça pose question. Mettre du plastique évite le désherbage qui est un travail difficile. C’est le choix que font la majorité des maraîchers aujourd’hui. Le plastique peut aussi servir à réchauffer la terre. A notre époque, quand on a commencé à faire du bio, la question ne se posait même pas. On évitait de mettre du plastique parce que ce n’est pas une des meilleures matières… Maintenant que le bio se généralise, il intègre des méthodes de cultures intensives comme l’utilisation de plastique. Ce n’est pas industriel non plus. On a fait le choix de ne pas en mettre sauf pour réchauffer la terre quelques fois. Le souci, c’est que les maraîchers bio doivent trouver un palliatif aussi efficace que le plastique. Certains font des mulchs de paille mais c’est compliqué d’en mettre sur une grande surface. Je crois que ça existe en chanvre aussi maintenant mais le prix est exorbitant. »
La grêle
« On n’a pas trop été touché par les grêles dans le Trièves. Il y a quelques années, on a eu une grosse grêle mais c’est surtout les tomates qui ont été abîmées. Les végétaux c’est costaud et il y a plein de choses qui sont reparties. C’est aussi parce que c’est arrivé au début de la pousse et pas à la fin de l’été. Ça aurait été beaucoup plus destructeur. »L’eau
« Le maraîchage se portera bien tant qu’il y a de l’eau. Quand il y a eu des restrictions, en tant que maraîchers, on était prioritaires. Le manque d’eau ne nous a jamais trop handicapé. Il y a même eu des années où on arrosait peu mais cela change. C’est aussi grâce aux terres argileuses qu’on a eu qui retiennent pas mal l’eau. Pour les terrains de cailloux, c’est plus difficile. Aujourd’hui, les communes qui n’ont pas de réseau d’irrigation sont affectées. Avant, les champs de céréales n’étaient pas du tout arrosés alors que maintenant on le voit. Les agriculteurs arrosent même les grains pour les faire grossir, sinon ils mûrissent avant d’avoir grossi. »La chaleur
« On tenait des agendas dans lesquels on notait la météo, tous les jours, ce qu’on faisait, l’arrivée des oiseaux, les premières récoltes… Il y a toujours eu des vagues de chaud en février ou des fois en mars mais quand la période de la récolte arrivait, à quelques jours près, on savait qu’on avait les premières tomates ou les premières courgettes. Cette année, la chaleur est marquante : les fruits rouges se ramassent bien plus tôt. L’année dernière [2021], j’ai fait les confitures de groseilles début-juillet. Aujourd’hui on est le 16 juin et j’ai déjà commencé. Les framboises sont aussi en train de mûrir alors que d’habitude c’est entre le 1er et le 14 juillet. Cette année c’est précoce mais il faut voir si cela dure sur plusieurs années pour établir un vrai lien avec le changement climatique. Cela fait aussi une dizaine d’années qu’on entend les cigales quelques jours dans l’année, ici à 750 mètres d’altitude. Il y en avait déjà au bord de l’Ebron. C’est loin d’être assourdissant mais on n’en entendait jamais avant. Elles montent en altitude. »Les abeilles
« On a des abeilles et on voit aussi que cela a évolué. Comme on a des hivers plus doux, les abeilles démarrent plus tôt leurs activités. Dès le mois de février, elles font des larves et elles sont pratiquement prêtes à essaimer dès le 10 avril mais il faut faire attention. L’an dernier, au mois de mai, il a plu alors que la ruche était pleine de larves. Les abeilles ne pouvaient pas sortir pendant 10-15 jours. On les a sauvées mais elles ont failli mourir de faim et il y a eu beaucoup de pertes ailleurs. Les abeilles avaient un cycle vraiment calé sur l’hiver. Ici c’est problématique qu’elles démarrent plus tôt avec les possibles retours de froid et les semaines de pluie. Avant dans le Trièves, il y avait plus d’élevage et désormais de plus en plus de céréales et donc moins de fleurs et d’insectes. Quand on est arrivés, on avait 30 ruches parce qu’il y avait beaucoup de fleurs et maintenant c’est plus compliqué. »Les papillons
« J’ai l’impression qu’il y a moins de papillons maintenant. Avant, il y en avait des centaines dans les champs. Aujourd’hui on en voit mais plutôt par dizaines. On a un bon indicateur, plutôt objectif. Les serres c’est un vrai piège à papillons. Dans notre serre de semis, il y en avait plein qui rentraient et qui n’arrivaient plus à sortir. Sur les jointures de la serre, on en voyait vraiment plein et maintenant on en trouve plutôt une dizaine ou une quinzaine. Ça fait aussi 3 ans que je n’ai pas vu le flambé, un grand et très joli papillon. On en voyait tous les ans. J’ai l’impression qu’il y a une diminution de la quantité mais aussi de la variété des papillons alors que nos voisins agriculteurs sont passés en bio. Avant, ils n’utilisaient pas non plus de l’insecticide à tout va sur leurs champs. C’est donc peut-être comme les abeilles : à cause du manque de fleurs. Il y a aussi une évolution des techniques de foins avec l’enrubannage qui permet de faucher plus tôt. Si une espèce ne trouve pas sa nourriture, petit à petit elle diminue. »Les oiseaux
« Avant on entendait beaucoup les rapaces, les chouettes et maintenant c’est beaucoup plus rare. On voyait couramment 15-20 buses dans les champs en face et on n’en a pas revu depuis longtemps. Je trouve aussi que le chant des oiseaux à cinq heures du matin est moins intense et dure un peu moins longtemps. En termes de variétés, on voit toujours les mêmes mais il y a sûrement une diminution du nombre. On n’a pas non plus vu arriver de nouveaux oiseaux caractéristiques adaptés à des zones plus chaudes. »Ressentis par rapport au changement climatique
« J’avais été plutôt angoissé quand il y avait eu des questions de pluies acides. Je passais mon temps à surveiller et heureusement ça avait été moins catastrophique que ce qui avait été annoncé. Le climat m’angoisse un peu moins même si c’est évident que la situation empire. On voit le voit déjà nettement en Inde. En Europe, on s’en sortira mieux qu’ailleurs. Cela touchera surtout les générations futures. A notre âge, cela ne nous concernera pas trop. J’ai l’impression que tant qu’on ne sera pas au pied du mur et que ce n’est pas catastrophique, personne ne fera rien. Tout le monde minimise les conséquences. Les gens ne percutent pas car ils ne savent pas réellement ce que cela peut produire. S’il y a des cultures qu’on ne peut plus faire pousser à certains endroits ou si elles sont détruites par des catastrophes naturelles, ce ne sera pas seulement une question de confort de vie mais de survie et d’alimentation. Il y a un tel décalage entre le vivant, son fonctionnement, les saisons et notre quotidien que les gens ne font plus le lien entre les deux et achètent tout n’importe quand : des courgettes au mois de janvier par exemple. Je pense que des efforts seront faits mais que ce ne sera pas suffisant. Cela ne doit pas nous empêcher pas de faire tout ce qu’on peut. Dans le Trièves, on ne s’en rend pas forcément compte mais on est privilégiés. »
Noël Descombes, activité équestre et agricole, retraité, 70 ans, Mens
« On ramasse entre 15 jours et 3 semaines plus tôt pour essayer d’avoir du foin vert de qualité parce que quand il est toute jaune, il a perdu sa qualité et la graine. On se demande si ça va se renouveler tellement ça a poussé vite. On ne sait même pas si les graines sont porteuses ou reproductrices. Ça fait des tas de questions. On donne du foin au chevaux l’été pour compléter alors qu’avant on n’en donnait quasiment pas. Et évidemment on est obligés d’en avoir l’hiver. »
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Rencontré en août 2022
Noël Descombes est retraité. Il a fondé son activité équestre et a repris une exploitation agricole. Il a 70 ans et est originaire du Trièves. Il a vécu à Clelles et vit à Mens depuis 40 ans.
L’eau
« C’est sûr et c’est net qu’il y a des évolutions. On sent bien qu’il y a moins de précipitations, des températures de plus en plus chaudes, des sècheresses qui se répètent, le souci d’eau potable déjà et puis de l’eau tout simplement : pour les chevaux, pour la nature. On ne peut pas l’ignorer. Il y a un phénomène de réchauffement c’est certain. »« On récupère l’eau du toit. On a un bassin de 5 m3. Quand il y a des orages, ça nous remplit de nouveau le bassin. Les années normales ça nous fait 80% de l’eau mais cette année ça ne le fera pas. Le bassin va être vide et il y a très peu d’orages donc après on finit avec l’eau de la commune. »
« Les ruisseaux sont très bas. Ce sont des fils d’eau et des eaux polluées tout de suite. Avant, l’eau était propre jusqu’à début août. On ne sentait pas d’algues et ce n’était pas vert. Là, on est fin juin et il y a déjà de la pollution dans les ruisseaux. L’eau se réchauffe. Elle tourne vite et devient verte. On est obligés de couvrir notre bassin. Si on le laisse au soleil, les chevaux ne boivent plus l’eau parce qu’elle devient verte. Il faut s’adapter. »
« On peut craindre de ne carrément plus avoir d’eau sur le réseau et avec les chevaux on ne peut pas se permettre. Manger ils trouveront toujours mais boire… On est seulement début juillet donc on a deux mois à passer à charrier de l’eau. Bientôt, il faudra tous les jours leur chercher quelques milliers de litres dans une tonne à eau. Quand il pleut, on récupère et ça nous soulage beaucoup. Ça soulage aussi le réseau d’eau. »
« Cette année on n’a aucune pluie. Il y a des orages sur les montagnes mais rien au milieu du Trièves. Il tombe trois gouttes. L’herbe est sèche. Il faut espérer qu’on n’ait pas trop d’années comme celle-ci. »
« J’ai essayé de faire un puit mais ça ne marche pas. J’ai juste 5cm d‘eau au fond. Je vais sûrement essayer de récupérer encore plus d’eau du toit, d’augmenter la surface parce qu’avec le peu d’orages qu’on a… Je pensais même faire une grosse citerne souterraine. »
Le foin et l’herbe
« Il faut toujours s’adapter à l’herbe. Cette année par exemple on est obligés de couper de très bonne heure sinon ça sèche tout. Ça oblige à démarrer de bonne heure, à ramasser même s’il n’y a pas grand-chose parce qu’on en a besoin. Donc même les petites récoltes on les ramasse alors qu’il y a quelques années on n’aurait peut-être pas ramassé. On ramasse entre 15 jours et 3 semaines plus tôt pour essayer d’avoir du foin vert de qualité. On ne sait même pas si les graines sont porteuses ou reproductrices. Ça fait des tas de questions. On donne du foin au chevaux l’été pour compléter alors qu’avant on n’en donnait quasiment pas. Et évidemment on est obligés d’en avoir l’hiver. On ne sait jamais comment cela va se passer dans les 6 mois qui viennent. C’est très difficile à gérer. »Les chevaux
« On a de la chance que le cheval est rustique. Il mange tout, même l’herbe sèche. On a l’impression qu’il devine un peu la dureté de la vie et qu’il mange tout ce qu’il trouve. Peut-être qu’il s’adapte. Il faut aussi bien qu’il supporte les chaleurs. On essaie de ne pas faire d’activités entre 14h et 16h. On le fait le matin ou en fin d’après-midi. Sinon c’est net, ils se mettent à l’ombre et ils n’ont pas envie de partir. Ils savent se protéger. »Insectes
« On a eu ces dernières années des invasions comme la pyrale du buis qu’on n’avait jamais eu avant. On se demande pourquoi elle est arrivée. C’est sûrement lié à la température. On a un beau cerisier. Cette année, on a pu en récupérer quand même pas mal mais ça a fini avec la mouche du cerisier. Ça doit faire la deuxième ou troisième année qu’on voit ça. Avant on n’en avait pas. Dans le midi ils en avaient déjà. Cette année heureusement c’était à la fin de la récolte. »Neige
« Le changement dans les chutes de neige c’est énorme. J’ai vu des 80 centimètres et des hivers qui ont duré 3-4 mois dans le Trièves. Maintenant, si on a 20 centimètres, pour faire une sortie ski il faut faire vite. »Ressentis et bonnes pratiques
« J’ai une sensibilité écologique depuis toujours. J’ai toujours vécu à la campagne. J’avais des grands parents très agricoles, qui travaillaient et récupéraient beaucoup. Ils avaient tous les animaux de la ferme. Ça me rappelle de bons souvenirs. Il faudrait apprendre à tuer un poulet, à le plumer, à cuisiner un lapin pour être autonome. Le monde rural devrait se pencher là-dessus. Les générations passées elles savaient tout faire. Nous on en a déjà perdu 60% et encore une génération je ne sais pas ce qu’il va rester. Il faut apprendre à vivre en autonomie et tous ceux qui peuvent le faire c’est autant moins de consommations, de déplacements. Pour ça, je crois qu’il faut être à la campagne et avoir quelques savoir-faire. Il faut essayer de moins se déplacer. J’essaie d’aller chercher le pain en vélo plutôt qu’en voiture et des fois je le fais moi-même. On ne gaspille rien. On ramasse aussi tous les papiers le long de la route en revenant ou en partant en balade. On se chauffe au bois. On a une installation électrique qu’on n’utilise presque pas. Le bois ça devait être provisoire et puis 40 après on se chauffe toujours avec. Il faut essayer de vivre un peu en autoconsommation mais il faut la santé et le temps pour tout faire et aussi avoir la chance de vivre à la campagne. »« Quand je pense « où est-ce que je vais devoir mettre les chevaux demain ? » parce que là il n’y a plus d’herbe et là non plus, c’est pesant. On a fait du foin mais si on le mange tout maintenant [en été] on n’en aura plus cet hiver. Pour l’instant on y arrive mais on a toujours peur que ça puisse s’aggraver jusqu’à une limite où on se demandera comment faire. Il faut se débrouiller et s’adapter. C’est peut-être aussi avoir moins de chevaux mais ce n’est pas simple si on veut que tous les cavaliers se fassent plaisir : il faut avoir différentes tailles, plusieurs tempéraments. »
Samuel Delus, vigneron, Prébois
« Sur 10 ans, depuis que j’ai commencé les vignes ici, je ne remarque pas de décalage mais si on regarde sur 50 ans, mes grands-parents et d’autres anciens avaient des vignes et faisaient leurs vendanges en novembre, des fois sous la neige et les raisins étaient encore verts. Il y a clairement une différence. Aujourd’hui, mi-octobre, les précoces sont très mûrs et on a tout ramassé. On ne vendange pas sous la neige. »
« On est sur une année marquée par le changement climatique. C’est historique. On ne sait pas trop où on va. […] Je n’ai jamais vécu une saison aussi sèche. […] Pour mes jeunes vignes c’est compliqué. On voit les traces des coups de chaud. C’est trop chaud, trop tôt. Mes jeunes vignes ont séché en haut, au niveau de l’apex [la pointe terminale], donc elles ne vont plus monter mais quelques pieds repartent par le bas. C’est l’espoir que j’ai pour éviter de tout replanter l’année prochaine. »
« Je croise les doigts pour que mes vielles vignes soient suffisamment implantées, pour que cela tienne si on a encore deux mois sans eau. […] On voit quelques marques de grillure sur le raisin à cause de la chaleur et elles ne sont pas aussi développées que d’habitude. Il faudrait que les grains grossissent et se resserrent »
« On craint plus sur la fin des gels tardifs, sur les Saints de Glace, de fin avril à mi- mai, parce que c’est là que la vigne a commencé à partir et qu’on risque d’avoir des températures négatives. Chaque année j’essaie de surveiller ce moment-là, de faire du feu si besoin. Cette année je n’en ai pas fait, on n’a pas gelé du tout. »
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Rencontré le 12/07/2022
Vigneron originaire du Trièves, Samuel Delus est passé par Paris puis est revenu en 2004 à Prébois. Il a commencé à replanter les vignes à partir de 2012 et à vendre son vin en 2015.
Les vendanges
« Je n’ai pas énormément avancé ma période de vendanges mais cette année on aura une quinzaine de jours d’avance voire trois semaines. On ramassera mi-septembre au lieu de fin septembre – début octobre. En 2018 on a aussi eu ça. Dès le mois de juin il a fait chaud. Cette année, c’était dès le mois de mai. En 2018, on est arrivés sur des maturités très élevées au moment de la vendange. On s’est fait avoir parce qu’on ne s’y attendait pas. Ça a produit des vins à 14 degrés, c’était un peu trop. C’est la quantité de sucre qui fait qu’il y a plus d’alcool. Globalement je suis autour de 12-12,5 degrés, un peu plus haut sur le Pinot gris. Avec la chaleur, le taux de sucre augmente. Les agriculteurs moissonnent plus tôt maintenant. Pour le raisin, je pense que c’est différent. On pourrait peut-être commencer un peu plus tôt mais je cherche à vendanger des raisins d’une maturité optimale, notamment pour les rouges, et en montagne, les vignes sont toujours un peu plus longues à venir et ne sont pas au rendez-vous chaque année, alors je préfère souvent retarder autant que possible la récolte. Ici mes vignes attaquent 700 mètres d’altitude. Sur 10 ans, depuis que j’ai commencé les vignes ici, je ne remarque pas de décalage. Mais si on regarde sur 50 ans, mes grands-parents et d’autres anciens avaient des vignes et faisaient leurs vendanges en novembre, des fois sous la neige et les raisins étaient encore verts. Il y a clairement une différence. Aujourd’hui, mi-octobre, les précoces sont très mûrs et on a tout ramassé. On ne vendange pas sous la neige. »Chaleur et sécheresse
« On est sur une année marquée par le changement climatique. C’est historique. On ne sait pas trop où on va. Il faut de l’eau pour que le raisin murisse et pas trop de chaleur. Pour une photosynthèse optimale, il faut qu’il fasse 25°C. Il n’y a pas une trace de maladie cette année. J’ai traité seulement trois fois sur feuillage. Ça fait trois semaines que je n’ai pas traité et je n’ai pas une trace d’oïdium ou de mildiou. Je pense que l’oïdium n’a pas pu s’installer au départ parce qu’il a fait chaud dès le mois de mai. L’année passée ce n’était pas pareil. Je n’ai jamais vécu une saison aussi sèche. Je pourrais en parler mieux dans un an car je ne sais pas encore ce que cela va donner. Il y a eu un coup de chaud sur la fleur pour certaines vignes qui étaient à un stage de floraison fragile et il y a donc eu beaucoup de coulures. Il y a des fleurs qui ont avorté. C’est typique de cette année. Est-ce que ce sera le problème récurrent à terme ? Du coup, sur les grappes des douces noires et des chardonnays, il n’y a pas grand-chose. Il y a des différences selon les variétés. J’ai l’impression que les mieux adaptés ce sont les pinots noirs et gris. Ils débourrent tard donc ne gèlent pas au printemps et murissent tôt donc on peut les ramasser avant que ça ne gèle en automne. »« Globalement, mes vielles vignes sont belles. Je croise les doigts pour qu’elles soient suffisamment implantées pour que cela tienne si on a encore deux mois sans eau. J’ai l’impression qu’elles ne souffrent pas trop de la chaleur même si on voit quelques marques de grillure sur le raisin et qu’elles ne sont pas aussi développées que d’habitude. Il faudrait que les grains grossissent et se resserrent. Quand il fait trop chaud, la vigne se met en stress hydrique et c’est comme quand il fait trop froid : ça s’arrête de mûrir. Pour celles que j’ai planté récemment c’est plus compliqué. On voit les traces des coups de chaud. C’est trop chaud, trop tôt. Mes jeunes vignes ont séché en haut, au niveau de l’apex [la pointe terminale], donc elles ne vont plus monter mais quelques pieds repartent par le bas. C’est l’espoir que j’ai pour éviter de tout replanter l’année prochaine. L’année passée j’avais déjà replanté tout ce qui était mort. J’ai mis des tubes pour les protéger des lièvres mais ça fait comme une micro serre et ce n’est pas adapté à de grosses chaleurs. »
« Quand j’ai eu l’idée de m’installer là, il y avait déjà des tendances à la sécheresse et des températures trop élevées sur des Côtes du Rhône et sur la Côte d’Azur. Dans le Sud, les vins sont tous à 14,5-15 degrés. L’avenir de la vigne c’est clairement à la montagne. Ils essaient de remonter les vignes en hauteur tant qu’ils peuvent et d’implanter de nouveaux cépages plus tardifs pour ne pas qu’ils mûrissent trop vite et que cela fasse des vins trop élevés. »
« C’est vrai qu’il y a quelques années on ne passait pas une soirée d’été en T-shirt dehors et aujourd’hui on peut complétement. On ressent qu’il y a une tendance au réchauffement. »
La ressource en eau
« Depuis 15 jours sur Prébois, il y a un peu plus de monde avec une colonie de vacances et on sait que le trop-plein du réservoir d’eau potable ne coule plus. On a des sources qui tarissent et là c’est tôt. D’habitude c’est plutôt en octobre. C’est pour ça que la commune avait évoqué le blocage des permis de construire parce que si on est plus nombreux ça va devenir encore plus compliqué… Comme il neige moins, ça ne ramène pas d’eau non plus. Je n’arrose presque jamais normalement, seulement un peu au moment de la plantation en avril. En général, on ne manque jamais d’eau mais cette année les jeunes vignes souffrent. J’ai déjà mis 6000L d’eau la semaine dernière dans la côte où il y a les jeunes vignes. On voit quelques feuilles vertes. C’est grâce à l’arrosage. Ça va en aider quelques-unes. C’est long d’arroser parce qu’il faut compter jusqu’à 30 secondes par pied. Il faut environs 3 heures pour vider la tonne à eau. J’aurais dû arroser les jeunes vignes plus tôt. Il y en a plein qui ne repartiront pas. J’ai des collègues vers Voreppe qui ont eu 120mm donc beaucoup d’eau et nous à Prébois on en a eu 30 en tout : 6, 20 et 4mm. C’est rien et on est partis sur des semaines de chaud et sec. Il parait que la Vanne ne coule quasiment plus et l’Ebron pas beaucoup… »Le gel
« Le gel tardif ça peut affecter les vignes mais ça touche presque plus ceux qui sont dans les plaines que nous parce qu’ils ont très chaud, très tôt. Nous on craint plus sur la fin des gels tardifs, sur les Saints de Glace, de fin avril à mi- mai, parce que c’est là que la vigne a commencé à partir et qu’on risque d’avoir des températures négatives. Chaque année j’essaie de surveiller ce moment-là, de faire du feu si besoin. Cette année je n’en ai pas fait, on n’a pas gelé du tout. En 2020, en plaine, certains collègues sur des côteaux plus bas ont perdu 90% de la récolte. On est presque plus à l’abris du fait d’être en montagne parce que ça débourre plus tard. Début avril on est totalement à l’abris parce que ce n’est pas sorti. -2,5°C ça va mais à partir de -3° ça devient compliqué. En 2017 j’ai les viogniers [cépage] qui ont un peu ramassé. »L’enneigement
« Il y a des années comme l’année dernière [2021], où l’été était froid et humide. On voit peut-être plus la différence sur la quantité de neige. La neige dure de moins en moins longtemps. Elle tombe et elle fond vite. J’avais des photos de mon ex chien au moment où je m’installais dans les vignes, en 2010. On avait 50cm de neige et je crois qu’on n’en a pas souvent revu autant. Quand je palissais les douces noires, je me souviens, qu’on plantait les piquets en hiver dans une bonne quantité de neige et depuis on n’en a pas eu beaucoup. »La grêle
« Avec le changement climatique, il y a aussi une tendance aux événements extrêmes comme la grêle. J’en ai eu en 2018 et heureusement ça n’a duré qu’une minute. Ça c’est problématique. »Les nuisibles et les maladies
« Les maladies sur les vignes ce sont surtout les champignons : le mildiou, l’oïdium, le blackrot… J’ai l’impression que cette année ça se gère naturellement avec la chaleur. Tant mieux parce que traiter c’est un problème. Je n’ai pas trop de nuisibles à part les blaireaux, les sangliers et les lièvres. Cette année, je n’ai pas vu trop de sangliers. Comme il fait chaud, ils se tiennent peut-être un peu en altitude. Sinon, on est obligé de tout parquer. Les blaireaux c’est une plaie pour les vignes. Je mets aussi un effaroucheur pour les oiseaux. »« Mes vignes ont mis longtemps à rentrer en production parce que je suis en altitude et sur un sol très sec qui draine beaucoup l’eau. Mais une fois que c’est installé, ça produit bien. Aujourd’hui je continue d’augmenter malgré les pertes de l’année dernière par exemple même si pour l’instant c’est encore un peu limite. Je vends plutôt localement, jusqu’à Lyon, et j’ai un caviste qui me prends du vin sur Paris mais surtout des restaurants du Trièves, de Grenoble. En 2021, je suis environ à 6000L donc c’est à peu près 8000 bouteilles. Ce n’est pas énorme mais c’est pas mal. J’ai 2 hectares et demi en tout. »
Adaptations
Jérémy Bricka, vigneron, vignes sur les côteaux de Brion (Roissard) et cave à Mens
« J’ai reculé la période de taille des vignes à cause des gels tardifs. J’aimerais utiliser du paillage naturel fait à partir d’engrais naturels. Je ne l’avais pas encore fait parce que ce n’est pas l’idéal pour des jeunes vignes car cela développe une concurrence. Je n’avais pas non plus la machine adaptée pour rouler le paillage. Je suis équipé depuis cette année. Pour m’adapter et éviter de souffrir des conséquences du changement climatique, j’ai aussi diversifié mon activité notamment avec la distillation. »
